
ODE MARITIME
Théâtre et musique
Manipulateur des paradoxes dans le jeu des hétéronymes, explorateur d’identités multiples, Pessoa déroute et surprend. Dans "Ode maritime", sous le nom d’Alvaro de Campos, tour à tour sombre et solaire, mélancolique et impétueux, pratique et insensé, homme, femme, dieu, immensément généreux, infiniment gourmand, le poète célèbre tous les dangers, toutes les démesures, comme tous les possibles d'une imagination brûlante. Débordant de vie et de désir, il nous déborde vertigineusement.
Ce projet s’inscrit dans le prolongement du travail de Lena Paugam sur le rapport entre littérature et musique. Ici, avec le guitariste Yann Barreaud et le batteur Martin Wangermée, elle propose un concert où la musique électro vient rencontrer les fados anciens de la guitare classique amplifiée. Interprétant les mots de Pessoa, pleins d’ivresse et de joie, elle nous emmène sur les flots au gré d’une œuvre sensationnaliste et nous fait réfléchir sur l'héritage fantasmatique des masculinités modernes.
Note d'intention, par Lena Paugam:
«Ode maritime est une rêverie sur les pouvoirs de l’imagination. J’ai voulu en faire également une ode au théâtre ; la machinerie théâtrale étant historiquement héritée des techniques maritimes. Dans le théâtre éteint, avant l’arrivée de la lumière, le personnage se tient seul sur la scène comme sur un quai désert. Il vient attendre quelque chose que lui-même ne sait pas nommer. Quelle pourrait être cette chose ? Peut-être l’évocation du souvenir lointain d’un autre lui-même, une identité indicible perdue, fantasmée ou disparue au fil du temps. Sur le plateau du théâtre, se dévoilent ses aspirations étouffées, une soif profonde d’exploration de tous les possibles perdus ou empêchés. S’opposent rapidement ici le monde réel, dans lequel chacun vit, travaille, interagit, et celui du poème, protéiforme, indomptable, tendu vers une liberté inconditionnelle.
Le personnage, inspiré par les sensations qui le traversent, porté par l’air marin de cette fraîche matinée d’été, se laisse griser et emporter dans une rêverie qui le mène progressivement vers un délire passionné d’expansion et de conquête, saturé par l’imaginaire colonial et maritime. Ingénieur, cosmopolite, l’homme qui parle est traversé par une énergie virile presque surchauffée : désir d’aventure, fascination pour les navires, la modernité, les sensations extrêmes, violence, domination, puissance technique. Pessoa nous aide ici à penser la masculinité moderne, en la mettant en scène à la fois exaltée, fissurée, désirante, impériale et profondément instable. La mer devient un espace où le sujet masculin rêve de se dépasser. Le marin, le pirate, le capitaine, le navigateur incarnent des figures de virilité héroïque. Pessoa réactive ici tout l’imaginaire portugais des Grandes Découvertes : Vasco de Gama, les caravelles, l’empire maritime, la conquête du monde. Mais cette masculinité n’est jamais stable ou triomphante. Elle est immédiatement contaminée par la mélancolie, le fantasme et l’épuisement nerveux. Dans la fièvre qui commence à l’habiter, il convoque la figure de Jim Barns, marin anglais qui lui enseigna peut-être un jour un cri d’abordage furieux et sauvage. Alors, le poème se libérant de toutes entraves morales, se met à voguer vers les dangers les plus troubles de l’exacerbation imaginative. De métamorphose en métamorphose, le poète explore les plus folles de ses aspirations secrètes, ivre de lui-même et des possibles de son esprit, jusqu’à ce que l’effroi le saisisse. Après avoir atteint le sommet de ses fureurs, le poème nous accompagne doucement vers le quai dont nous sommes partis.
Alvaro de Campos— hétéronyme de Fernando Pessoa — ne “possède” pas une identité masculine stable. Il joue des postures masculines. À certains moments, il se rêve pirate sadique, ailleurs marin nostalgique, ailleurs encore enfant fasciné sur le quai. La masculinité apparaît comme une succession de masques. C'est fondamental, chez Pessoa, le sujet n’est jamais unifié. La virilité de Campos est donc une construction imaginaire, presque un délire performatif. Prononcés par une femme aujourd’hui, ces grands élans héroïques apparaissent en tant que fictions historiques, comme des récits compensatoires, des fantasmes de puissance. Accumulation de visions, délires, exaltation presque pathologique, l’“ode” devient alors le chant d’une masculinité impériale européenne déjà fantomatique, reflet d’un pouvoir en déclin réactivé par la parole. La distance de genre produit une distance politique: cette virilité impériale est une construction culturelle et non une essence.
Sortant de son rêve, observant son retour au monde réel, le personnage s’exclame: “La vie fluctuante et diverse finit par nous éduquer à l’humain. Pauvres gens ! Pauvre gens que tous les gens ! ” Alvaro de Campos a vu dans son délire maritime l’étendue des possibles sauvages qu’il porte en puissance et admet l’effroi qu’elle provoque. Ode maritime est le reflet des aspirations sauvages comprises dans les soifs d’ailleurs alimentées par les mythologies impériales masculines. Loin de chercher à les taire, Fernando Pessoa les transcende en soulignant leur pouvoir poétique. Il ne s’agit pas d’une Ode à la puissance sauvage mais d’une Ode aux voyages immobiles rendus possibles par l’imaginaire marin. Une Ode à la poésie elle-même enfin, sans cesse partout, toujours multiple, paradoxale, perpétuellement nécessaire. “Rien n’est perdu pour la poésie ” nous dit Pessoa. »
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Création en salle - octobre 2022
Texte
Fernando Pessoa
Mise en scène
Lena Paugam
Création musicale
Yann Barreaud et Martin Wangermée
Interprétation
Yann Barreaud (Guitare),
Lena Paugam (Voix),
Martin Wangermée
(Batterie et sons électro)
création et régie son
Felix Mirabel
Scénographie
Anouk Maugein
Lumières
Louisa Mercier
Accompagnement chorégraphique
Fernanda Barth
Regard extérieur et Photos du spectacle
Benjamin Porée
Peinture toiles (décor)
Myrtille Pichon et Fanny Gautreau
Production
Compagnie Alexandre
Coproductions
Les Passerelles (Pontault-Combault), Théâtre Jean Carat (Cachan), Les Bords de Seine (Juvisy), Centre culturel Athéna (Auray), Théâtre du Champ-au-Roy (Guingamp)
Avec la complicité du Collectif Lyncéus et l'aide de la Mairie de Binic - Etables-sur-mer
Ce projet est également soutenu par Bonjour Minuit – scène des musiques actuelles (Saint-Brieuc – 22)

ODE MARITIME (Le Teaser)








